L'Espagne est à la traîne en Europe en matière de réforme du réseau, car une panne d'électricité met en évidence les risques
Lorsque l'Espagne a été plongée dans le noir lors de la pire panne d'électricité depuis des décennies, cet incident a été bien plus qu'une simple coupure de courant passagère : c'était un signal d'alarme. Cet effondrement soudain a révélé que le réseau électrique était surchargé et incapable de suivre le rythme de l'un des programmes de développement des énergies renouvelables les plus ambitieux d'Europe. Elle a mis en lumière la manière dont des années d’investissements limités, des procédures d’autorisation lentes et des réglementations obsolètes ont rendu les infrastructures critiques vulnérables. Alors que le pays se rapproche de ses objectifs climatiques ambitieux, cette panne a exacerbé la question de savoir si l’Espagne sera capable de moderniser son réseau électrique assez rapidement pour produire une électricité fiable 24 heures sur 24 à partir des abondantes ressources éoliennes et solaires dont elle dispose.
La pire panne d'électricité qu'ait connue l'Espagne depuis des décennies a mis en évidence les faiblesses de son réseau électrique et accru la pression sur le gouvernement pour qu'il accélère les investissements, le pays étant fortement tributaire des énergies renouvelables.
Conçu à l'origine pour générer des charges de base prévisibles, le système a eu du mal à s'adapter à la variabilité de l'approvisionnement en énergies renouvelables. Le développement du réseau n'a pas suivi la croissance des capacités, ce qui a entraîné des goulots d'étranglement qui compliquent l'équilibrage et le stockage.
Réaction politique et réaction des marchés
Le gouvernement espagnol a présenté un ensemble de mesures visant à renforcer la fiabilité des réseaux et à accélérer leur modernisation. Parmi les mesures prévues figurent un renforcement de la surveillance réglementaire, une intégration plus rapide des énergies renouvelables et des systèmes de stockage, la modernisation des infrastructures et une augmentation des investissements visant à améliorer la stabilité du réseau. Les investisseurs font toutefois valoir que, sans changements réglementaires et sans incitations à long terme plus claires, les capitaux ne s'engageront que lentement.
Kristina Ruby, secrétaire générale d'Eurelectric, l'association européenne du secteur de l'électricité, a déclaré : « Cette panne d'électricité a été un signal d'alarme. Elle a montré que la modernisation et le renforcement du réseau électrique européen sont urgents et inévitables. »
Initiative à l'échelle européenne
Le défi auquel est confronté le réseau espagnol est emblématique d'un combat européen plus large. Alors que les États membres développent les énergies renouvelables pour atteindre les objectifs climatiques, l'Union européenne (UE) insiste sur un renforcement de la coordination, de la résilience et de la flexibilité du système. Les projets interconnectés, les réseaux numérisés et les mécanismes de gestion de la charge deviennent de plus en plus prioritaires dans toute l'UE.
En Espagne, la panne d'électricité survenue en avril a ravivé le débat sur la rapidité avec laquelle le pays peut mettre en place les infrastructures nécessaires à la transition énergétique. Le pays doit rassurer les marchés sur la capacité de son système énergétique à faire face à la volatilité, tout en évitant de futurs chocs susceptibles d'ébranler la confiance des investisseurs.
Les ambitions de l'Espagne en matière de réseaux et le déficit d'investissement
L'Espagne prévoit que 81 % de son électricité proviendra d'énergies renouvelables d'ici 2030, un objectif qui dépasserait les moyennes tant européennes que mondiales de son plan national intégré en matière d'énergie et de climat (figure 2). Cette stratégie repose sur l'accélération du déploiement de l'énergie éolienne et solaire afin de faire progresser la décarbonisation du secteur énergétique.
Graphique 2 : Part de la production d'électricité issue des énergies renouvelables
Ce retard est le résultat d'années d'investissements insuffisants et d'une réglementation restrictive. Les décideurs politiques ont limité les dépenses liées au réseau et strictement contrôlé les rendements. Cela a créé un cadre qui, selon les critiques, n'est plus adapté à un système qui évolue rapidement vers une production d'électricité variable. Sans réformes plus rapides en matière d'autorisations et de réglementation, l'Espagne risque néanmoins de ne pas atteindre ses objectifs malgré un fort potentiel éolien et solaire.
Plafonds de dépenses obsolètes
L'Espagne continue de limiter les dépenses annuelles consacrées aux réseaux électriques à des plafonds qui, malgré le développement rapide des énergies renouvelables, sont restés inchangés depuis des années. Les investissements dans le transport sont limités à 0,065 % du PIB et ceux dans la distribution à 0,13 %. Les entreprises qui dépassent leur quota doivent s'attendre, l'année suivante, à une rémunération réduite et à des plafonds encore plus stricts. Ces règles ont empêché les investissements prospectifs et ont conduit le réseau électrique à avoir du mal à suivre le rythme des nouveaux projets.
Le cadre budgétaire restrictif de l'Espagne est aggravé par les limites imposées aux taux de rendement réglementés, ce qui dissuade encore davantage les investisseurs d'apporter les capitaux nécessaires à la modernisation du réseau.
Les faibles taux de rendement réglementés freinent les investissements dans le réseau
La Commission nationale des marchés et de la concurrence prévoit de porter ce taux à 6,46 % à partir de 2026. Les dirigeants du secteur estiment que cette mesure est trop modeste pour attirer les capitaux nécessaires en quantité suffisante.
La résistance du secteur montre bien que les rendements réglementés constituent toujours un obstacle majeur. Sans mesures visant à renforcer la concurrence, l'Espagne risque de ne pas atteindre ses objectifs en matière de transition énergétique, car les capitaux s'enfuient à l'étranger.
Ces restrictions en matière de dépenses et de rendement ne font pas que dissuader les investissements, mais entraînent également des pertes réelles dans le secteur de la production d'énergies renouvelables.
Le coût de l'inaction
La panne de réseau en Espagne pèse déjà sur la transition énergétique. Le manque d'investissements ralentit la mise en œuvre de nouveaux projets et oblige les installations renouvelables à s'arrêter lorsque les lignes de transport ne peuvent pas absorber leur production. La limitation de la production d'énergie éolienne et solaire est de plus en plus fréquente, ce qui entraîne le gaspillage d'électricité bon marché qui, autrement, pourrait faire baisser les prix et réduire les émissions.
Graphique 6 : Réduction de la production d'énergies renouvelables dans le réseau de la péninsule en raison de contraintes techniques du réseau électrique
Les analystes mettent en garde contre le risque que le pays se retrouve pris dans un cercle vicieux caractérisé par des procédures d'autorisation lentes, des plafonds de dépenses obsolètes et des rendements faiblement réglementés. Cette situation détourne les capitaux vers l'étranger et rend plus difficile la réalisation des objectifs climatiques de l'Espagne pour 2030.
D'autres marchés européens empruntent une voie différente. Les pays dotés de mesures incitatives plus claires et de systèmes réglementaires plus souples ont accéléré leurs investissements dans les réseaux, permettant ainsi une intégration plus rapide des énergies renouvelables et des technologies à faible émission de carbone (LCT).
Cours dispensés depuis l'étranger
Les problèmes de réseau rencontrés en Espagne sont similaires à ceux observés dans toute l'Europe, mais plusieurs pays ont pris des mesures ciblées pour réduire les goulots d'étranglement. En Allemagne, la section 14a définit des règles pour la gestion des charges flexibles afin de réduire les congestions. La norme britannique G100 optimise les conditions applicables aux projets énergétiques décentralisés et permet des raccordements plus rapides et des capacités accrues. La Pologne a mis en place un modèle « opt-in » qui permet aux consommateurs et aux producteurs de se raccorder plus tôt et dans des conditions transparentes, ce qui génère des signaux d'investissement plus clairs.
Ces exemples montrent comment une réglementation claire et un cadre réglementaire flexible peuvent mobiliser des capitaux, renforcer la fiabilité du système et accélérer l'intégration des énergies renouvelables.
Section 14a en Allemagne
L'Allemagne a introduit, par l'article 14a de sa loi sur l'économie énergétique, en vigueur depuis janvier 2024, des règles contraignantes visant à accroître la flexibilité du réseau. Le règlement stipule que les nouveaux appareils ménagers dont la puissance connectée au réseau dépasse 4,2 kilowatts, y compris les pompes à chaleur, les chargeurs pour véhicules électriques, les batteries et les climatiseurs, peuvent être contrôlés par les gestionnaires de réseau. Les fournisseurs d'énergie peuvent réduire temporairement ces charges en cas de pics de consommation tout en garantissant un niveau de service minimum aux utilisateurs.
Cette mesure reflète l'évolution vers une gestion plus dynamique des réseaux locaux. Environ 60 % du réseau électrique européen fonctionne avec des lignes à basse tension (figure 7), où l'électrification croissante peut entraîner des congestions. La section 14a fournit aux opérateurs un outil leur permettant d'éviter les surcharges et de stabiliser l'approvisionnement. Parallèlement, les ménages peuvent se connecter plus rapidement aux nouvelles technologies.
Graphique 7 : Part des lignes à haute tension en Europe
Les avantages ne se limitent pas à la résilience. En libérant des capacités supplémentaires sur le réseau basse tension, cette réglementation accélère le déploiement des LCT et réduit les retards liés à une planification rigide des capacités. Elle marque le passage à un modèle « connecter maintenant, gérer de manière dynamique ».
L'Espagne ne dispose pas d'un mandat similaire. Sans flexibilité au niveau budgétaire, les réseaux de distribution risquent d'être davantage surchargés si l'électrification s'accélère.
Cette approche a eu deux conséquences majeures. Elle a permis de libérer des capacités de réseau supplémentaires en remplaçant un modèle axé en priorité sur le renforcement par une gestion dynamique des contraintes. Elle a également envoyé des signaux plus clairs aux investisseurs. En intégrant la sécurité dans les normes de connexion, le G100 réduit les retards et améliore la bancabilité des projets.
Le G100 montre comment la flexibilité technique et la clarté réglementaire peuvent élargir l'accès au niveau de la distribution. En Espagne, des normes bien définies de ce type pourraient accélérer le déploiement d'installations solaires, de batteries, de pompes à chaleur et de bornes de recharge pour véhicules électriques sur les toits, car les petits projets pourraient être raccordés plus rapidement. Des réductions automatisées dans le cadre de seuils prédéfinis donneraient également aux opérateurs un outil leur permettant de gérer les congestions sans avoir à attendre un renforcement du réseau, ce qui éviterait les retards qui découragent souvent les ménages et les investisseurs communautaires.
L'Allemagne et le Royaume-Uni montrent tous deux que des normes claires et souples peuvent élargir l'accès au réseau, réduire les retards et renforcer la confiance des investisseurs dans la mise en œuvre des projets.
Les partisans de cette mesure y voient un moyen pragmatique de réduire les longues files d'attente qui ont ralenti le développement des énergies renouvelables en Pologne. Un raccordement anticipé, sous certaines conditions, permettrait aux projets de générer des revenus plus tôt, tout en accélérant le développement de l'énergie solaire et de l'éolien terrestre.
La proposition de la Pologne souligne à quel point il est important d'offrir aux développeurs des options transparentes. En Espagne, l'existence de connexions antérieures, assorties de règles claires et d'un parcours défini vers un accès illimité après le renforcement, pourrait contribuer à réduire les retards et à envoyer des signaux d'investissement plus forts. Une telle flexibilité ne remplace certes pas une augmentation des dépenses de réseau, mais elle permettrait de mieux adapter le développement des énergies renouvelables aux contraintes réelles du système.
Dernières paroles
La panne d'électricité survenue en Espagne en avril 2025 a mis en évidence les faiblesses structurelles d'un réseau qui n'a pas su suivre le rythme de l'un des parcs d'énergies renouvelables les plus dynamiques d'Europe. Des années de restrictions budgétaires, des taux de rendement réglementés faibles et des procédures d'autorisation trop longues ont conduit à l'un des plus importants engorgements de la région, et les réductions croissantes des subventions réduisent d'ores et déjà la valeur de l'électricité verte. Si ces contraintes ne sont pas résolues, les objectifs climatiques de l'Espagne pour 2030 risquent d'être compromis et les capitaux pourraient être détournés vers des marchés offrant des incitations plus claires.
D'autres pays européens montrent que les innovations réglementaires peuvent atténuer la pression avant même que de nouvelles infrastructures ne soient construites. En Allemagne, l'article 14a a permis de réduire la pression locale grâce à une flexibilité du côté de la demande. Au Royaume-Uni, l'entreprise G100 a réduit les retards en intégrant la sécurité dans les normes de connexion. La proposition polonaise d'accords flexibles offre aux développeurs un accès plus précoce à des conditions transparentes, tout en rattrapant le retard en matière de mises à niveau.
La leçon à tirer pour l'Espagne n'est pas de copier un modèle unique, mais d'adapter la réglementation au rythme de l'évolution du système énergétique. Sans réformes en profondeur, le fossé entre l'offre croissante d'énergies renouvelables et le développement trop lent du réseau va se creuser, exposant ainsi davantage le pays à des risques de fiabilité et à un non-respect des objectifs.
Cette coupure de courant a été un signal d'alarme : sans une réforme rapide de la réglementation, la transition énergétique espagnole risque de s'enliser avant d'avoir atteint son plein potentiel.
À propos de l'auteur
Colin Tang est responsable des investissements chez Corinex, où il met à profit sa vaste expérience dans le secteur financier pour faire progresser la stratégie d'investissement et la performance du portefeuille de l'entreprise. Fort d'une expérience éprouvée dans l'identification et l'exploitation d'opportunités d'investissement, Colin joue un rôle essentiel dans la réalisation des objectifs financiers et la croissance de Corinex.
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